CHAPITRE II

RÉSUMÉ : Dès le Consulat, Bonaparte se heurte à l’Angleterre, inquiète de voir une puissance continentale menacer sa suprématie maritime. Soucieux de préserver l’équilibre européen, le gouvernement de Londres appuie les Bourbons en exil et suscite des complots anti-bonapartistes. Le plus fameux est organisé par Cadoudal, Moreau et Pichegru. Il échoue. Pour frapper les imaginations, Bonaparte fait enlever le duc d’Enghien et le fait fusiller à Vincennes.

*
* *

Bonape, les traits crispés, des gouttes de sueur perlant à son front, conduisait en course. Il négociait ses virages à près de cent soixante. Les pneus de la Citroën hurlaient en raclant le macadam sec comme un soir d’août. La route de Yerville était une départementale capricieuse, faite pour les week-ends romantiques. Elle serpentait négligemment entre de légers vallonnements à pommiers. Ça ne facilitait pas la fuite devant l’orage. Heureusement, plus puissante mais plus lourde, l’américaine aux phares blancs – une Mustang – avait du mal à le suivre. À chaque changement de pied, elle roulait d’un bord sur l’autre, comme un bateau ivre. Mais elle n’en lâchait pas moins sa prise. Bonape gagnait cinq mètres par cinq mètres. À ce train-là, il lui aurait fallu cinquante bornes pour semer ses poursuivants. Or, il savait que trois kilomètres plus loin, la route, par ailleurs récemment élargie, se transformait jusqu’à Yerville en une ligne droite comme une piste de bowling. Dès qu’il l’aurait abordée, il se ferait reprendre en main par les trois cents chevaux de la Ford. Nul doute que, parvenue à trente mètres, derrière lui, les occupants de celle-ci ne lui lâchent une bordée de mitraillette dans les pneus. Et alors… ! Ses idées roulaient dans sa tête, encore plus vite que lui dans la nuit. Il ne comprenait pas comment ses assassins, ayant bifurqué vers la Seine, à la Patte-d'Oie, avaient pu manœuvrer pour se retrouver avant lui, tous phares éteints, à l'orée de la déviation de Yerville. À moins qu'il n'eût affaire à deux voitures identiques, que la première eût pour mission de le repérer et la seconde d'exécuter les hautes œuvres. Possible. Après tout, décidés à en finir une bonne fois avec lui, les Langlois avaient peut-être mis le prix.

De toute façon, il était trop tard pour s'attarder à éclaircir la situation.

Il laissa le dernier virage derrière lui et aborda la ligne droite. Il colla l'accélérateur au plancher au point de sentir sous son talon le tapis mousse qui s'écrasait. Il serra le volant entre ses petites mains blanches et fines, pensa à la Mama et au Cap-Trafalgar et pria le diable, s'il échappait à la canaille, de ne pas s'encadrer à cent quatre-vingts à l'heure dans la boucherie qui faisait face à la route, à l'entrée de Yerville.

La Mustang arriva sur lui comme une tornade. Elle devait rouler au moins à deux cent trente. Elle le doubla dans un souffle de locomotive, tandis qu'il se rabattait sur la droite sans comprendre. Les roues en bord d'herbe, les yeux rivetés sur le pare-brise, il n'eut pas le temps de voir par qui elle était occupée. Il s'attendit à entendre crépiter les balles, mais rien ne se produisit. Surpris, il freina légèrement et regagna le milieu de la route, laissant l'autre, qui fonçait toujours comme un dingue, lui prendre trente puis soixante mètres. Un énorme point d'interrogation emplit son cerveau. Mais la vie de celui-ci fut brève et il s'effaça en un millionième de seconde. Bonape venait de voir rouler sur la route trois petites boules noires qui sautaient les unes derrière les autres comme des balles de golf. Il comprit. Les autres mettaient le paquet ! Ils lâchaient des grenades derrière eux. Il freina à mort. Par chance, celle qui avait été jetée la dernière explosa la première dans un éclaboussement de bruit et un gigantesque éclair rouge et jaune. Restaient les deux autres qui continuaient à sautiller sous ses phares. Il donna sans réfléchir un violent coup de volant sur la droite, préférant partir en catastrophe parmi les pommiers plutôt que d'exploser sur la route. Comme la voiture décollait, il se raidit sur son siège et ferma les yeux.

La DS rebondit sur le bord extérieur du caniveau, se dressa vers le ciel, se mit en travers comme une fusée qui rate son envol et roula sur elle-même à au moins quatre mètres du sol comme un plongeur olympique dans une figure compliquée. Le capot s'ouvrit en même temps que les quatre portières et se détacha de la voiture avec d'eux d'entre elles. Le bolide, déjà informe, toucha le sol dix mètres plus loin, s'écrasa dans l'herbe avec un bruit mou, reprit son élan, fit trois tonneaux, faucha deux pommiers et vint se tronçonner sur le pied d'un poteau de ligne à haute tension. La carrosserie arrière partit d'un côté en glissant avec une sorte de discrétion, tandis que le moteur et le train avant parcouraient encore une vingtaine de mètres en roulant sur eux-mêmes avant de s'arrêter dans le champ et de prendre feu. Un avion de tourisme butant à trois cents à l'heure, en pleine brume, sur une colline n'aurait pas remué autant de terre, ni éparpillé autant de morceaux de mécanique.

*
* *

Bonape ouvrit un œil, puis deux, et se demanda avec sincérité ce qu'il faisait, allongé dans la fraîche et le nez dans les pâquerettes.

Il avait été éjecté, au moment où le capot et les deux portières avant s’étaient détachés comme des feuilles mortes du cercueil en folie, avait atterri dix mètres plus loin dans la luzerne et terminé son numéro par une longue glissade qui n’avait heureusement été interrompue par aucun obstacle. C’était un miracle. Mais il ne s’en souvenait pas. D’ailleurs, il ne se souvenait de rien.

Il regarda avec ahurissement ses mains couvertes de terre, sa veste déchirée sur tout un côté, son pantalon verdi comme le visage d’un noyé, et ne comprit pas pourquoi il avait perdu ses chaussures. Il commença par se rendre compte qu’il avait mal partout. Il remua les bras, les jambes, s’assit avec difficulté malgré ses reins qui le tiraient et considéra, hébété, le tas de ferraille qui brûlait à cinquante mètres de lui.

Le faisceau de lumière qu’il aperçut à l’horizon, en contrebas, et qui balaya la colline une fraction de seconde, le ramena à la réalité. Il se remémora chaque détail. Il relia un bout de fil à l’autre. Il revit les petites balles noires et comprit que la Mustang venait inventorier la tripaille à l’air.

Il mit de l’ordre dans ses idées. Il fallait faire vite. Il commença par s’examiner et se rendit compte qu’il n’avait rien de cassé. Du coup, il se promit de mettre un cierge à saint Antoine de Padoue. Il retrouvait sa tête, son tronc, ses bras, ses jambes et tout ce qui les faisait fonctionner à l’intérieur. C’était là certainement une preuve de l’existence de Dieu.

Sur la route, les gros phares blancs se rapprochaient de l’endroit de l’accident. L’idée de ce qu’avaient voulu lui faire les Langlois, par l’intermédiaire de leurs tueurs, lui donna une nausée et il vomit. Aussitôt après, il se sentit mieux. Il en oublia ses douleurs et s’intéressa à l’essentiel. D’un geste brusque, il porta sa main gauche à son aisselle droite et sentit le contact froid de la crosse du Luger toujours lové dans son abri atomique. C’était là un second miracle et il pensa à un second cierge, aussi gros que le premier, en l’honneur du même saint Antoine. Plus un petit pour sainte Barbe, patronne des artilleurs. Il sortit le revolver de son berceau, le caressa amoureusement, vérifia le chargeur et l’arma. Il se dit que le quadrille n’était pas fini et ce n’était pas lui qui allait danser la seconde figure. Il garda son arme à la main, avisa un fossé bordé de hautes herbes où il pourrait se dissimuler avec facilité et s’y glissa, attendant la seconde bénie de la vengeance à chaud.

À cinquante mètres, le bloc moteur flambait de plus belle, éclairant le champ, allongeant l’ombre des pommiers et transformant toute silhouette en cible de tir forain.

Il vit la Mustang s’arrêter en bordure de route, ne laissant allumées que ses veilleuses. Trois hommes en descendirent, des lampes-torches à la main.

Le vent venait d’en face. Bonape entendait déjà ce qu’ils disaient entre eux.

*
* *

Les voix grasseyaient comme celles de braconniers autour d’un sanglier abattu en fraude. Trois hommes étaient bien là. Trois tueurs !

En escaladant le talus, le plus petit, descendu le premier de la voiture, lança d’une voix traînante :

« Vise la trace ! C’est pas des rondelles qu’on va retrouver, c’est des confetti. Ce coup-ci, le Bonape est passé à la moulinette pour de bon ! »

Le type qui se trouvait sur sa gauche répondit :

« T’as raison, petit, la morue finit en brandade ! »

Le grand mec baraqué en iceberg bougonna :

« Parlez moins fort, les paysans sont peut-être pas loin.

— Pas de danger, objecta le petit. Tu penses, Gros-Cadou, avec le feu de joie, on les verrait.

— D’autant plus, confirma l’autre, qu’on pourrait toujours dire qu’on vient en passant, histoire de voir si on peut pas rendre service aux victimes ! »

Celui qu’on avait appelé Gros-Cadou se fâcha :

« C’est pas la peine de vous marrer, les gars, y a plus drôle, et moi, les abats, ça me débecte !

— Moi, ça me donne de l’appétit ! Surtout ceux de Bonape ! Y a trop longtemps qu’il me fait c…, celui-là », jeta, mauvais, le type de gauche.

Gros-Cadou haussa les épaules, mais le petit rigola :

« Oui, mais toi, Morot, c’est pas pour rien qu’on t’appelle Morot-Vache ! T’es un sado. Le sang, ça te fait bicher. »

Morot, dit Morot-Vache, fut d’accord :

« Surtout celui de Bonape. Quand je pense que sans lui j’aurais pu avoir mes camions, moi aussi ! »

Gros-Cadou ramena ses collègues à la raison :

« Vous causerez plus tard. Pour l’instant, on traîne pas parce que les gendarmes peuvent arriver dans pas longtemps. Alors, en piste. On repère le corps, on prend les papiers, et bonsoir, on rentre au bercail. Le patron attend. »

Morot dirigea sa torche vers ce qui restait de la carrosserie :

« Merde ! La DS s’est cassée en deux. Il doit être dans cette moitié, à moins qu’il crame avec le bloc moteur. Sinon, il faudra regarder dans les pommiers pour essayer d’en récupérer un morceau avant que les corbeaux s’en occupent… »

Il ajouta :

« Tu viens, Pique-Greluche ? »

Le petit opina :

« Me v’là ! »

À quinze mètres en amont, Bonape attendait. Maintenant, il savait à quoi s’en tenir. C’étaient bien les tueurs embauchés par Langlois. Il les connaissait, et pas de la veille. Trois traîne-savates avec des casiers judiciaires gros comme des usines à gaz. Gros-Cadou, un Breton têtu, simplet et herculéen, dévoué corps et âme à la famille Crapette et passé avec Crapette cadet au service des Langlois. Morot-Vache, un autre Breton, cinglé celui-là, qui avait déjà étripé deux filles dans la rue Saint-Denis, et Pique-Greluche, un petit marle des bas quartiers, comme l’indiquait son surnom et qui était prêt à faire n’importe quoi pour trois francs cinquante. Ces salauds-là l’avaient manqué. Il allait faire œuvre de salubrité publique en les envoyant au walhalla des arsouilles.

À pas comptés, regardant à gauche et à droite, mais malheureusement pour eux pas en arrière, les trois hommes avancèrent en direction de la ferraille.

Ils tournaient le dos à Bonape. Celui-ci se dit que des objectifs comme ça, bien propres, bien nets, bien découpés, ça ne se voyait qu’une fois par vie – et encore ! Y allait pas avoir de bavures, fallait en profiter.

Bonape laissa encore passer cinq secondes, puis il se mit sur ses genoux, leva la tête, tendit le bras, prit la ligne de mire et tira à la hauteur du cœur. Gros-Cadou, tué net, n’avait pas encore eu le temps de s’effondrer que Bonape avait déjà ajusté Morot-Vache, l’avait tiré et descendu de la même façon. Les deux hommes s’affalèrent en même temps dans le champ. Il braqua alors Pique-Greluche, mais celui-ci, après avoir fait demi-tour dans son affolement, s’était mis à courir comme un dératé en direction de la route. Bonape tira une troisième fois. Énervé, il manqua le marle. Il tira encore et manqua également. L’autre courait toujours vers la voiture et enjambait déjà le talus. Bonape n’avait plus que deux balles dans son chargeur. Il bondit de sa cache et se lança à la poursuite du fuyard qui venait juste d’atteindre la Mustang.

La balle de Bonape l’atteignit à la cuisse gauche comme il venait de mettre la main sur la poignée de la portière.

Il poussa un hurlement de douleur et s’effondra.

*
* *

Pique-Greluche perdait son sang en abondance. Tenant sa jambe à deux mains, il était adossé à la Mustang. Il grimaçait de douleur. Ses yeux affolés voyaient la tache de sang s’élargir sans cesse sur son pantalon. S’élargir et épaissir jusqu’à goutter. Il avait la fémorale sectionnée.

Il poussa un hurlement de terreur quand il aperçut le canon d’un revolver sur son ventre. Il leva la tête et le cri se gela dans sa gorge. Il venait de reconnaître Bonape.

Celui-ci avait retrouvé son calme. Il dit, d’une voix posée, presque douce :

« Ou tu dis tout, ou je te descends ! »

Pique-Greluche était un faux dur plus près de l’escarpe que du vrai tueur. Il ne se fit pas prier :

« J’dirai tout, m’sieur Bonape, j’vous l’promets, mais m’laissez pas comme ça, j’vais crever ! »

Bonape fit comme s’il n’avait pas entendu la supplication. Il continua, d’un ton égal comme s’il achetait un paquet de Gauloises au bistrot du coin :

« Faudra parler vite, parce qu’avec ta veine qui fuit, si tu t’attardes, j’aurai jamais le temps de te déposer devant la pharmacie la plus proche. »

Pique-Greluche se fit misérable :

« Dépêchez-vous de m’demander, m’sieur Bonape. J’vais mourir.

— Qui vous a envoyés faire ça, Gros-Cadou, Morot-Vache et toi ?

— C’est m’sieur Langlois.

— Qu’est-ce que c’était, les papiers que vous reveniez prendre sur mon cadavre ?

— Vos papiers d’identité.

— Pourquoi ?

— J’sais pas. Gros-Cadou seul était au courant. C’était lui le chef.

— Gros-Cadou est mort.

— Alors, j’peux pas vous renseigner, m’sieur Bonape. »

Bonape attaqua dans une autre direction :

« Qui l’avait dit à Gros-Cadou ?

— Personne. Il l’avait appris en lisant ses instructions.

— Où elles sont, ses instructions ?

— Dans l’enveloppe que lui avait remise M. Langlois.

— Et l’enveloppe ? »

Pique-Greluche eut un mouvement de tête :

« Dans la boîte à gants. »

Bonape savait que Pique-Greluche n’était plus dangereux. Il avait perdu deux ou trois litres de sang et les stigmates de la mort apparaissaient déjà autour de ses yeux.

Il dit, pour la forme :

« Bouge pas, sinon t’es bon. J’te fais un second trou. Ça fera siphon et, comme ça, on économisera les frais de pansement. »

Il fit le tour de la voiture, ouvrit la portière droite, fouilla dans la boîte à gants et en sortit une enveloppe. Il repassa de l’autre côté et, tout en surveillant Pique-Greluche d’un œil, il vida le contenu de l’enveloppe sur le capot de la Ford. Une feuille, tapée à la machine et pliée en quatre, retint son attention. Il entreprit de la lire la première.

Pique-Greluche implora :

«Dépêchez-vous, m’sieur Bonape, J’ai tout mon sang qui s’en va. »

Impitoyable, Bonape répondit :

« Ne m’interromps pas, tu me retardes d’autant. »

Pique-Greluche se mit à pleurer doucement et se laissa glisser le long de la carrosserie.

Bonape ne s’en rendit même pas compte. Ce qu’il lisait le stupéfiait :

« Même si le plan Un (l’accident) échoue, vous devrez, par n’importe quel moyen, retenir Bonape dans la région du Havre jusqu’à dix-sept heures au plus juste. Vous n’ignorez pas, en effet, que Louis Crapette cadet a enfin accepté de signer une procuration à son neveu, Henri Danguin, qui nous est tout acquis. Danguin a accepté d’engager une action en justice contre Bonape. Contrairement à son oncle, il est prêt à faire face aux risques physiques de l’entreprise. Il faut dire que c’est un passionné des voitures de sport et que nous lui avons promis une Ferrari en prime. Demain à neuf heures du matin, le jeune Danguin se présentera rue Montorgueil accompagné de deux huissiers et demandera à voir Bonape pour lui signifier sa mise en demeure d’avoir à restituer les locaux indûment occupés. Bonape n’étant pas là, et pour cause, Danguin fera dresser le constat et introduira un référé dont le jugement sera rendu dans la journée. Celui-ci permettra de faire à nouveau apposer les scellés sur les locaux avant le coucher du soleil. Vous comprenez l’importance de cette manœuvre qui nous permettra de bloquer Bonape jusqu’à ce qu’il saute financièrement. Toutefois, dans le cas où le plan Un (l’accident) aurait réussi, c’est-à-dire sitôt que vous aurez pu constater la mort de Bonape, vous irez en prévenir le jeune Danguin. En signe de preuve, parce qu’il est très méfiant, vous lui apporteriez un des papiers d’identité de Bonape. Vous trouverez Danguin à l’adresse suivante : Hôtel de Chantilly, GL, boulevard du Château, Vincennes. Téléphone : 768.45.46. Je compte sur vous: L. »

Bonape murmura entre ses dents :

« Ah ! Les salauds ! Ils cherchent à me b… une fois pour toutes ! Ils veulent profiter de ce que je vais lancer mon brûlot pour me couper les pattes par-derrière. Mais pas si bête, j’suis pas à un jour près. Et je vais leur réserver une surprise de ma façon…! »

En effet, il fallait agir vite : renoncer à parler avec le capitaine Villeneuve avant que le Cap-Trafalgar ne prît la mer, remettre à la semaine suivante l’opération destinée à coincer les chalutiers Langlois, revenir d’urgence sur Paris, dénicher le petit Danguin et lui passer le goût du pain brioché avant qu’il ne déclenchât sa mécanique huissière.

Bonape regarda sa montre. Il était trois heures moins cinq. Il calcula qu’il lui faudrait au bas mot une petite heure pour effacer les traces des trois sauvages. Ensuite, ce serait un jeu d’enfant. Avec un peu de chance, il serait avant la fin de la nuit à Paris. Et là, tout seul, sans demander assistance à personne de son entourage, il entamerait son fameux pas de deux avec le jeune imprudent si bien nommé Henri Danguin. Le fait accompli, en fin de compte, il y avait que ça de vrai !

Sa résolution fut vite prise. Il mit la note dans sa poche, sortit son Luger, vérifia qu’il restait une balle dans le chargeur et fit le tour de la Ford. Il se retrouva devant Pique-Greluche qui geignait doucement.

Celui-ci sembla se réveiller de sa torpeur et lui jeta d’une voix oppressée :

« Alors, m’sieur Bonape, cette fois, on y va. C’est pas tellement que ça me fasse mal, mais… »

Pique-Greluche n’eut même pas le temps de s’étonner. Le coup de feu éclata dans la nuit, sa tête retomba sur son épaule gauche et ce qu’il lui restait de sang commença d’apparaître sur sa chemise blanche, juste à hauteur du cœur, autour d’un petit trou noir bien net. Bonape venait de le descendre à bout portant.

En rengainant son revolver, il murmura :

« C’est plutôt un service que je lui rends. Les moribonds, ça souffre et c’est sale. Celui-là, comme ça, il dégoûtera plus personne. »

Il tira le cadavre par le col de sa veste, ouvrit la portière de la voiture, inclina le dossier du siège avant et, tout en essayant de ne pas se dégueulasser avec le sang qui poissait de partout, il le hissa sur la banquette arrière.

Quand cette corvée fut accomplie, il poussa un soupir de satisfaction. Mais le plus dur restait à faire. Et le plus dur, ça consistait à aller chercher dans la luzerne Morot-Vache et Gros-Cadou.

Ce travail de titan lui prit, une bonne demi-heure. Morot-Vache, ça alla encore. Il faisait pas ses soixante-dix kilos et c’étaient pas ses bonnes actions qui l’alourdissaient. Mais Gros-Cadou, avec ses deux quintaux et demi de lard, ses paluches comme des battoirs, ses pieds comme des péniches, son cou comme un tonneau, son poitrail comme une porte cochère et son bide comme un ballon captif, ce ne fut pas une petite affaire. Bonape s’y reprit une bonne dizaine de fois pour traîner sur trente mètres ce bulldozer tous freins bloqués. Le plus dur fut de lui faire franchir le caniveau et de le hisser sur la banquette de la Mustang. Le géant s’y étala comme un hippopotame abattu dans la force de l’âge.

Quand il fut venu à bout de ce déménagement, Bonape laissa passer dix minutes, le temps de reprendre souffle et de fumer une cigarette. Puis il déchaussa Morot-Vache et passa ses chaussures. Il épousseta ensuite la terre qui souillait son pantalon, refit sa cravate et vérifia qu’il n’était marqué d’aucune tache de sang compromettante. Enfin, il passa en revue son portefeuille. De ce côté-là, tout était en ordre. Il n’avait rien perdu. Les trois cent mille francs en billets de dix mille avec lesquels il avait quitté Paris pour Le Havre étaient toujours à leur place. Ils allaient lui rendre un fameux service.

Soudain, une sorte d’allégresse l’envahit. Il avait échappé au pire et s’en tirait à bon compte. Maintenant, il allait passer à la contre-offensive. Elle allait être terrible. Les Langlois et leurs partisans, Danguin tout le premier, allaient la sentir passer.

*
* *

Il se mit au volant de la Mustang et, à petite allure, démarra. Il passa Barentin endormi, prit la route de Duclair qu’il traversa sans encombre, tourna à gauche, puis à droite, et longea le bord de Seine en direction de Jumièges. À moins de deux kilomètres, il savait trouver l’instrument dont il avait besoin pour passer au noir l’étrange fait divers auquel il avait été mêlé.

L’instrument en question, c’était l’embarcadère désaffecté de l’ancien bac. Il répondait à toutes les caractéristiques souhaitables pour ce qu’on attendait de lui. Il se trouvait en bas d’une descente d’une cinquantaine de mètres, de surcroît assez pentue. Celle-ci débouchait sur un quai pavé qui surplombait le fleuve d’au moins deux mètres. De surcroît, le thalweg, juste en bout de méandre, passait par là et sa profondeur, en bordure de rive, atteignait dans les trois mètres. C’était plus que suffisant pour transformer la Mustang en sous-marin anonyme et son équipage en victimes de la plongée abyssale.

Parvenu à la bifurcation qui menait à la Seine, Bonape arrêta la voiture en direction de la flotte. Il descendit pour repérer les alentours. Tout était calme. La première bicoque était à cinq cents mètres et ronflait comme le château de la Belle au Bois Dormant. Il n’y avait pas la moindre loupiote à l’horizon et, à cette heure-là, les amoureux, le séant légèrement humide, avaient déjà quitté leurs pâturages occasionnels. Il se rendit, pour plus de sûreté, sur la berge. Tout également lui sembla idoine. Le quai était nu comme une patinoire, et l’eau noire, en contrebas, bouillonnait comme le Styx. Gros-Cadou, Morot-Vache et Pique-Greluche allaient être au frais pour l’éternité.

Il regagna la Mustang, mit le changement de vitesse au point mort, tourna le volant pour placer la direction dans le bon axe, se retourna pour jeter un œil indifférent sur les trois cadavres entassés, eut quand même une grimace de dégoût, ouvrit la portière, desserra le frein et sauta de la tire. Celle-ci prit lentement de la vitesse, aborda le quai à près de cinquante et sauta dans la flotte comme une vieille lionne consciencieuse.

Quand Bonape vint s’assurer que tout avait fonctionné comme prévu, l’eau s’était refermée sur le cercueil à trois places et roulait, noire, silencieuse et indifférente. Deux tonnes de ferraille, trois cents kilos de chair et quatre petits projectiles de plomb dormaient désormais de leur dernier sommeil.

*
* *

Quatre heures venaient de sonner au clocher de Duclair quand Bonape réussit enfin à réveiller un garagiste.

Il lui expliqua qu’il avait eu un grave accident de voiture et qu’il lui enverrait demain son secrétaire pour régler avec lui toutes les formalités, mais qu’il devait se trouver une autre bagnole pour rentrer à Paris où un rendez-vous urgent l’attendait. Le pompiste se gratta la tête en déclarant qu’il ne voyait pas très bien ce qu’il pouvait faire avant l’aube, Bonape déposa deux cent mille francs sur la table en précisant que c’était à valoir et qu’en tout cas ça couvrait largement le prix de location de n’importe quelle chignole pourvu qu’elle atteigne le quatre-vingts à l’heure sans exploser.

Le garagiste convint que c’était raisonnable et retroussa les manches de son pyjama.

Cinq minutes plus tard, Bonape prenait la route à bord d’une Dauphine hoquetante. Il la menait comme une Lotus, quitte à faire une victime de plus cette nuit-là, mais la caisse à savon s’avérait plus robuste qu’en apparence et, à six heures moins le quart, il abordait Vincennes. Il rangeait la Dauphine en bordure du boulevard du Château, entendant bien la laisser là pour compte, et s’engouffrait dans le Café de la Tour, un bistrot crado qui venait d’ouvrir ses rideaux et que balayait à la sciure un loufiat né dans les Aurès.

Pour la forme, il commandait un crème. Puis il demandait un jeton de téléphone.

Entre-temps, il avait glissé un second chargeur dans son Luger de service et arrimé le silencieux au bout du canon.

*
* *

« Allô, l’Hôtel de Chantilly ? »

La voix terne du veilleur de nuit répondit :

« Oui, c’est pourquoi ?

— Je souhaite parler à M. Danguin. »

Il était déjà près de six heures. Le nocturne en fin de parcours se fit maussade :

« Il dort, M. Danguin. Il est rentré à trois plombes et a dit qu’on ne le réveille pas avant huit.

— Passez-le-moi quand même, c’est urgent. Dites-lui que c’est la maison Porsche.

— La maison quoi ?

— Porsche ! Les voitures. Ceux qui viennent de gagner aux Mille Milles. »

Le veilleur de nuit hésita, puis se souvint que, même quand il était avec sa Charlotte – une petite Alsacienne bien polie –, le jeune Danguin ne parlait que de pistons, d’arbres à came et de carburos à injection. Même que c’était déplorable, avait toujours pensé le veilleur, de causer biellettes et Bretocyl graphité à une gosse aussi bien en chair tant du côté des pare-chocs avant que de celui du train arrière.

Il convint :

« Quittez pas, j’vous le branche ! »

Un quart de minute plus tard, Riri Danguin était en ligne. Bonape le cueillait à froid, ne lui laissant même pas le temps de lever les paupières. Il se trouvait un nom sur le Bottin et lui débitait son couplet en une seule traite, comme un expert camelot :

« Voilà, m’sieur Danguin, ici c’est Jean-Marie Savary, agent général de Porsche. Je viens de recevoir un coup de téléphone de la maison de Stuttgart… On m’a demandé de vous contacter d’urgence pour vous faire essayer la nouvelle 1500 S.3 A !… »

Encore ensommeillé, Danguin se contenta de ponctuer avec indifférence :

« Ah ! »

Pour nouer le dialogue, Bonape énuméra d’étranges caractéristiques :

« Pas l’actuelle 1500 S.3 A ! La prochaine. Celle à paliers à double rétorsion, avec rétrogradateur semi-automatique d’accélération et quadruple disque de pivot-coinceur !

— Je sais bien, mais je n’ai pas commandé de Porsche.

— Justement, m’sieur Danguin ! Je sais qu’on va vous livrer une Ferrari. C’est pour ça que la maison Porsche voudrait que vous essayiez la prochaine 1500 S !… »

L’hameçon mordit enfin :

« J’veux bien, mais quand ?

— Tout de suite. Je suis en bas de votre hôtel. »

Le poisson tenta de se dégager :

« J’suis pas habillé et j’ai des rendez-vous dans la matinée. Pourriez pas revenir dans l’après-midi ? »

Bonape fut soudain génial. Il assena un argument à donner envie à un cul-de-jatte de courir les Vingt-quatre heures à bord d’un fer à repasser :

« J’peux pas, m’sieur Danguin, la voiture que je veux vous faire essayer, c’est la spéciale de Jean-Claude Killy. J’ai rendez-vous dans deux heures avec lui pour la lui remettre. Il l’embarque ce soir au Havre pour Indianapolis ! »

Du coup, le ton de la voix de cette petite tête de Danguin changea du tout au tout.

« J’passe un pull, un froc et j’descends ! »

Le premier round avait été gagné laborieusement et point par point. Bonape gagna le second et le match par K.O. d’un seul direct :

« C’est que je suis pas tout à fait dans l’entrée de votre hôtel, je vous téléphone de la voiture.

— Elle a le téléphone ?

— Vous pensez ! J’suis rangé sur le boulevard du Château… »

Bonape jeta un coup d’œil par la fenêtre de la cabine et repéra une dernière fois les lieux :

« … à trois cents mètres de votre hôtel, côté fossé, le long du fort, vous verrez, juste en bordure des platanes, à une cinquantaine de pas après l’entrée du château, là où il y a la guérite. La bagnole est bleu ciel et moi, je suis pas très grand. »

Riri Danguin retrouva sa juvénilité :

« … et moi, j’suis blond ! Me loupez pas, j’arrive ! »

Bonape raccrocha. Un sourire dur crispa ses traits. Il laissa passer entre ses lèvres minces :

« T’es blond et t’es con, Danguin ! Si tu joues au mariole, va t’arriver un drôle de voyage ! Et pas en Porsche. Plutôt en sapin. »

*
* *

Le petit jour se levait à peine. À la lumière des lampadaires rendue fausse par la grisaille de cette aube tardive, Danguin cherchait des yeux, entre les Citroën, les Simca et les Renault emperlées le long du trottoir, la Porsche bleu-de-France. Il avait compté cent dix pas depuis la guérite du factionnaire et s’étonnait déjà de ne rien apercevoir, ni la voiture ni le téléphoneur.

Il passa devant le tronc d’un platane et sentit soudain qu’on appuyait au dos de sa veste le canon d’une arme à feu.

Aussitôt, une voix parvint à ses oreilles. Il reconnut celle du marchand de bagnoles.

« Bouge pas, crie pas, sinon t’es mort J’ai un silencieux et je te descends sur le trottoir. »

Bonape chercha un nom dans sa tête. Il n’en trouva pas et en inventa un :

« Celui qui te cause, c’est le capitaine Ravigotte, officier du contre-espionnage français en mission spéciale. Sdéque, quoi ! Celle de Ben Barka ! Ça t’éclaire ? »

L’arme s’enfonça plus profondément dans le dos du jeune homme blond. La voix reprit :

« T’es bien le nommé Henri Danguin ? »

Le jeunot, terrifié, répondit d’une voix blanche :

« Oui.

— L’neveu à Louis Crapette cadet ?

— Oui.

— Alors, t’es bon. J’t’embarque pour la Grande Maison. On va te faire causer…! »

Tout en tremblant comme une feuille, l’amateur de belles voitures s’insurgea :

« Mais j’ai rien fait, m’sieur !

— Tu te fous de moi ? On le sait, que t’es aussi le lieutenant Danguin, le tueur au plastic.

— C’est faux.

— Ferme-la. J’ai ordre de te descendre si tu gueules. Et, de toute manière, t’as aucune chance, le trottoir est désert. Marche devant, et pas un mot.

— Où vous me conduisez ?

— Au siège social, Bâtiment Trois, deuxième sous-sol, pièce Treize. Celle qui porte malheur aux mecs qui veulent pas parler. »

Les deux hommes, l’un derrière l’autre, parcoururent deux cents mètres en bordure des fossés. L’idée de Bonape était de mener Danguin vers le Polygone, de repérer un taillis ou un bosquet et d’assommer son client à coups de crosse, en frappant suffisamment fort pour qu’il reste sur le carreau jusqu’à la fin de la matinée. Il savait ne courir aucun danger. Le balayeur du bistrot n’avait pas prêté attention à ses traits, le veilleur de nuit n’avait entendu que le son de sa voix et le jeune Danguin n’avait pas eu l’occasion de le dévisager. D’ailleurs, il ne faisait pas le poids. Un bon coup d’intimidation et un matraquage raisonnable suffiraient pour terroriser ce blanc-bec et lui apprendre à ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas.

Ils parvinrent enfin à l’angle des fossés. Bonape poussa un soupir de soulagement. Même sur le trottoir d’en face, aucune silhouette ne s’était profilée. Il avisa le chemin pelé qui menait à l’espèce de prairie et commanda :

« Maintenant à gauche, et ensuite tout droit ! Marche plus vite, j’suis pressé. »

Pour son malheur, Danguin paniqua et se retourna brusquement. Il commença :

« Mais puisque je vous dis que j’ai rien fait et que… »

Puis une immense stupéfaction se peignit sur son visage. Il s’exclama :

« M’sieur Bonape ! C’est vous, m’sieur Bonape, qui me faites cette farce-là ! J’aurais jamais cru… »

Il y eut une détonation sourde. Danguin resta droit sur ses jambes, encore plus surpris qu’à la seconde précédente. Il ne dit pas un mot et ne fit pas un geste. Puis sa tête se pencha en avant et ses longues mèches blondes tombèrent sur son front. Enfin, il bascula et Bonape tendit ses deux mains en avant pour l’empêcher de s’effondrer. Visages face à face, il le saisit sous les aisselles et tenta de le maintenir. Il jeta un rapide coup d’œil autour de lui, eut envie de lâcher le corps et de s’enfuir en courant. Puis il avisa les fossés du fort. Il prit sa résolution en un tour de main. Il traîna le cadavre de sa nouvelle victime sur une demi-douzaine de mètres et la fit basculer de l’autre côté de la rambarde. Le corps s’écrasa cinq mètres plus bas, dans un bruit mou, parmi un massif de ronces.

Bonape rengaina son arme. Déjà, les battements de son propre cœur étaient redevenus normaux. Personne ne l’avait vu. Sans doute mettrait-on un certain nombre de jours à retrouver le corps du neveu Crapette. En attendant, sa disparition inquiéterait, ce n’était pas un mal.

De son pas rapide, comme un homme pressé de se rendre à son travail, il se dirigea vers la première bouche de métro qui venait d’ouvrir.

Il prit un billet de seconde classe.

Il savait que, pour Les Halles, il fallait changer à Nation et à République.